27.01.2012

SAVEURS DES MOTS DES SAVEURS 1

SAVEURS DES MOTS DES SAVEURS

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« Convier ensemble la littérature et la gastronomie n'est pas une idée neuve. Pour être inattendu, il eût fallu les séparer. Depuis les banquets antiques, ces deux là marchent côte à côte et s’entendent plutôt bien. Qui prétendra le contraire ? La cuisine, c’est toujours une affaire de mots, et les mots, une affaire de cuisine… » Sébastien Lapaque[1] dit joliment cette évidence qui s’entend de très multiples façons.

Il faut dire que bonheurs du goût et bonheurs de langue sont du même royaume: celui de la bouche.

saveurs des mots des saveurs,chantal pelletier,aux bonheurs du goût

Parler de nourriture, c’est parler de soi

Je souhaitais créer la collection Exquis d’écrivains[2]  pour garder un témoignage littéraire (pas seulement recettes ou promotions de terroirs) de ce tournant du siècle où le patrimoine alimentaire français était d’une diversité exceptionnelle, à la fois riche de spécificités régionales et très ouvert sur le monde, donc donnant lieu à des métissages de produits et de goûts inédits. Ce vaste paysage et ses échos dans une langue très vivante, différente d’un coin à l’autre de la France et de la francophonie, pouvaient être force d’écriture… et poursuivre une tradition séculaire où la littérature avait toujours montré avec beaucoup d’appétit sa gourmandise.

 J’ai donc demandé à des auteurs d’écrire autour de la nourriture des textes courts, de toute forme narrative, fiction ou souvenirs, récit ou saynètes, poèmes ou satires, au passé, présent ou futur- émotions gustatives, gastronomiques, culinaires ou affectives… liées à la table ou aux fourneaux-. Je savais que leurs écrits allaient donner lieu à des autoportraits en gourmandise très personnels, je n’imaginais pas l’exercice aussi probant qu’il apparut dès la lecture des deux premiers textes.

Dans A ma bouche, Martin Winckler, dont les romans nourris d’autobiographie laissaient une grande place à la personnalité de son père, évoquait sa mère de façon touchante et inattendue, et lui rendait hommage pour une transmission culturelle que son « Exquis » lui faisait considérer comme majeure. Ce fut, d’une certaine façon, une surprise pour moi, pour son entourage et, j’oserais dire… pour lui-même : « elle a inscrit au Dymo, sur la première page du recueil, les mots : “ La cuisine de ma mère racontée à mes enfants - Nelly Zaffran Pithiviers 1980 ”, et en a offert un exemplaire à sa fille et à ses deux fils. J’ai toujours entendu Nelly dire qu’à l’adolescence, elle avait voulu écrire un roman, qu’elle l’avait intitulé Deux cœurs et... qu’elle n’était jamais allée plus loin que le titre. Certes, La cuisine de ma mère... n’est pas un roman, mais sans aucun doute un livre autobiographique. Les sept premières pages dressent, au fil de la chronologie religieuse, l’inventaire des plats de fête. Pour la première fois depuis bien longtemps, je les lis ce soir pour les transcrire. Et moi qui ne cesse de triturer la ponctuation de mes textes pour des raisons esthétiques, je suis ému de découvrir que, parfois, ma mère ouvre des parenthèses sans les fermer et tape quatre ou cinq points de suspension… ».

Claude Pujade-Renaud, que je connais depuis de longues années, amie très proche avec qui j’ai passé des heures et des heures à parler, et dont j’ai lu toute l’œuvre, livrait, elle, dans Sous les mets les mots, avec beaucoup d’émotion, des pans de son histoire individuelle et familiale dont aucun lecteur n’avait eu l’écho: « un des  premiers petits boulots de marmiton que ma mère me confia – je devais avoir cinq ou six ans – fut de séparer les blancs des jaunes. A cette tâche, je consacrais une patience et un soin maniaque qui ne m'étaient guère coutumiers. J'avais à cœur de réussir une disjonction parfaite. D'autant que ma mère m'avait prévenue: Si tu laisses tomber une goutte de jaune dans les blancs, je ne pourrais plus les monter en neige! Cette neige ferme et lisse était destinée à se transformer en île flottante, petit iceberg meringué, fier et fragile, dérivant sur sa crème anglaise. Certes, je souhaitais que prennent et cette neige et cette île, plaisantes métamorphoses de ces blancs gluants que j'exécrais. Mais pour mettre tant de passion et d'obstination à ce jeu grave, qu'est-ce que je cherchais? Accomplir la séparation entre ma mère et moi? Moi qui, il n'y avait pas si longtemps, avais été cet œuf brouillé, confusément enfoui au creux de son corps… »

Nos rapports avec l’aliment dévoilent malgré nous notre personnalité la plus intime et peuvent nous renvoyer, comme le fait si bien Claude dans ce texte, à des instants de mémoire primitive, animale, où, encore indifférenciés, nous n’étions même pas encore une bouche.

 


[1] Room service, éditions actes sud.

[2]Collection Exquis d’écrivains, EDITIONS NIL.

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