30.01.2012
Livres à dévorer
SAVEURS DES MOTS DES SAVEURS
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Livres à dévorer
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« … une tourte de pain bis de douze livres, à grosse écorce, la mie d'un gris de lin, serrée, égale, fleurant le seigle frais, et une motte de beurre battu de la veille au soir, qui pleurait encore son petit-lait sous le couteau, du beurre périssable, point centrifugé, du beurre pressé à la main, rance deux jours après, aussi parfumé, aussi éphémère qu'une fleur, du beurre de luxe... ».
Tout en salivant à cette évocation de Colette, on se souvient forcément que beaucoup de grands auteurs, de Rabelais à Proust, de Montaigne à Zola, de Simenon à Giono ont trempé leur plume dans les cuisines et les coulisses de la gastronomie. Et Balzac ! Il faut lire à ce sujet le formidable essai de « gastronomie littéraire » de Anka Muhlstein[1] pour voir avec quel précision Balzac a mis en scène les Français du XIXème siècle à table. Quant à Montaigne, il faut suivre la piste de Christian Coulon lorsqu’il nous conduit à la table de Montaigne[2]…
Mais deux écrivains, un classique, un contemporain, me semblent à part tant les plaisirs de bouche furent déterminants dans leur œuvre. L’un est entré en littérature par la gourmandise, l’autre en est sorti…!
De Dumas à Onfray
Celui pour qui elle fut une exploration ultime de l’écriture, couronnant une œuvre par ailleurs gigantesque, fut cet ogre d’Alexandre Dumas, qui écrivit son Grand dictionnaire de la cuisine[3] à la fin de sa vie alors qu’il était malade et sans appétit… manque compensé par un ouvrage démesuré de milliers d’articles et de recettes.
Un travail pour lequel il amassait depuis des années une abondante documentation. Comme le précise Daniel Zimmermann, par ailleurs biographe de Dumas[4], dans la préface de la réédition de l’ouvrage aux éditions Phébus en 2000, l’art culinaire a tenu une grande place dans sa vie, presque autant que les femmes, quand même moins que la littérature.
Dans sa fin de vie difficile, plaisirs de bouche, menus, recettes et festins font retrouver au grand Dumas le bonheur des mots: … la gourmandise a un augmentatif : la gloutonnerie et un diminutif : la friandise. Le gourmand exige la quantité, le friand la qualité. Nos pères, qui avaient le verbe friander que nous avons perdu, disaient, en voyant certaines physionomies gueulardes, autre mot perdu, dans ce sens du moins : « Voilà un homme qui a le nez tourné à la friandise… »
A l’inverse de Dumas, un grand écrivain bien contemporain et bien vivant, Michel Onfray, est, lui, entré en philosophie par… le ventre !
Son premier livre[5] est un régal où il approche les conceptions philosophes de Diogène, Rousseau, Kant, Fourier, Nietzsche, Marinetti et Sartre à partir de leurs habitudes alimentaires. Percutant, drôle, cette vulgarisation enchantée de la philosophie d’une époustouflante érudition valut à son auteur une entrée fracassante parmi les grands auteurs contemporains.
Michel Onfray a écrit de nombreux textes sur les plaisirs de la nourriture (et semble avoir pris l’engagement aujourd’hui de ne plus s’y consacrer).
Dans son ouvrage La raison gourmande, il prouve que son talent dans ce domaine reste inégalé, notamment le prologue autobiographique, très émouvant où il évoque son enfance, et le jardin de son père… Pommes de terre aux peaux rêches, carottes aux senteurs sucrées, salades de couleurs vives, qui pleuraient le lait à la racine, haricots verts aux arabesques baroques, cornichons hérissés de piquants, comme un monstre préhistorique à la gueule patibulaire, céleris-raves à extraire de leur gangue terreuse pour de puissantes senteurs, choux verts aux zébrures labyrinthiques, mes premiers objets fractals, poireaux aux parfums puissants, les radicelles frisant comme de coquines intimités, ciboulettes graciles et indolentes dans la brise, persil moussant dans ses verts profonds, thym frais aux fragrances huileuses et provençales, échalotes fraîches qui seraient pendues dans le garage et séchées comme l'ail tressé et accroché aux charpentes, oseille broutée par les limaces et les escargots, destinée à énerver les dents et à acidifier la bouche, tomates mafflues et fessues, incarnates et fruitées…
Je suis sans doute d’autant plus touchée par les textes gourmands de Michel Onfray que je m’identifie à une expérience proche de la mienne : une enfance modeste rendue heureuse par le jardin paternel et la cuisine maternelle. Mais il me semble que tout lecteur quel qu’il soit est forcément sensible à son attachement fondamental, très sensuel et très terrien, à la nourriture simple, goûteuse.
Alors qu’il était l’invité de Toutes les saveurs du monde à Saint-Malo en 2009, il expliquait lui-même qu’il avait toujours cuisiné, quotidiennement, que c’était une nécessité pour lui. Et c’est encore par la nourriture qu’il est entré en action militante, en créant à Argentan l’Université populaire du goût, qui lui tient à cœur depuis des années.
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