05.02.2012

L'HUMEUR DES SAVEURS

CHANTAL PELLETIER

 

SAVEURS DES MOTS DES SAVEURS

(4)

 

La bonne humeur des saveurs

 

Ah les patates ! Quelle belle, grande, fabuleuse invention que les patates ! Que serait le monde, je vous le demande en mille, sans la patate… On n’ose à peine l’imaginer. Le monde sans pommes de terre… Foutredieu, mais alors pas de gratin dauphinois, pas de purée, pas de pommes dauphines, de beignets, et si pas de beignets de patates alors je me demande si le pissenlit (en salade accompagnatrice) vaut la peine d’être vécu, je n’en suis pas certain, c’est terrible ces ricochets, ces balles perdues : no patates et no pissenlits, qui l’eut cru ?  Et pas de purée, pas de farcies ! Vous entendez bien : pas de pommes de terre farcies ! Autant dire que le monde n’aurait pas dépassé, allez, le pléistocène. Horreur[1].

 Ce texte de Pierre Pelot est une réjouissance, comme les éloges de l’huitre, de la crêpe ou de l’andouille d’Hubert Michel : Entrez, mademoiselle. Je suis heureux et fier de vous accueillir dans ma galerie. Admirez cette andouille de Guémené, le design très XXIe siècle de cet incroyable phallus qui pend au centre exact du plafond blanc. Une exceptionnelle baudruche de bœuf, n’est-ce pas ? Cette gaine noire ne se contente pas de capter la lumière, elle la réfléchit idéalement. Comment ne pas s’en émouvoir ? Avec une charcuterie de huit cents cinquante grammes, l’artiste a cristallisé toute l’œuvre de Pierre Soulages... Mais oui, très chère, je vous prie, il est permis de toucher. C’est une authentique andouille qui a séché neuf mois durant après avoir été fumée au bois de hêtre sous le contrôle vigilant de son génial concepteur – il existe une version vidéo de l’acte[2]

Dominique Sylvain[3], elle, a tissé un lien poétique très étonnant entre les délices lorrains (de sa région natale) et ceux du Japon où elle a vécu de nombreuses années): « Miyazaki dépeint une vieille maison sans grand confort, visitée par des grains de poussière lutins et  par l’esprit du vent. Celle de Jeanne n’était pas plus confortable. Et les toilettes étaient  bien sûr au fond du jardin. Dire que le vortex qui relie France et Japon est un trou noir cosmique et odorant me paraît aussi évident que de lier ingestion et évacuation. Et je mâche mes mots. Je suis sûre de mon fait. Car, entre-temps, et à des années-lumière du monde de Jeanne et de son fourneau enchanté, Tanizaki m’a raconté la culture japonaise à travers la lunette des toilettes. Dans L’éloge de l’ombre, il m’a dit la mousse et le silence, l’intimité d’un cabanon épargné par les détergents occidentaux, baigné par les rayons lunaires et éclairé par la simple flamme d’une bougie. Il m’a narré dans le détail le contact de la peau de ses fesses de grand écrivain sur la patine d’une planche en bois trouée. Il m’a raconté la satisfaction des besoins naturels, et celle de goûter sa culture à travers les occupations les plus triviales et la répétition du quotidien. .. à Tokyo, j’entends encore ses murmures devant une cocotte en fonte mijotant sur un fourneau trapu, alimenté par des flammes oranges et surveillé par des dieux capricieux. Une passerelle invisible lie la campagne lorraine à celle de Tanizaki ».

Alain Absire, qui excelle pour mettre en scène les voyages dans le temps et l’espace, nous a transportés en Italie de l’antiquité à nos jours… Son exquis était sous le signe de l’étourdissement des sens, de la chair, du corps. Certains de ses textes ne manquaient pas de noirceur. Un aspect important. Mourir et se nourrir … les deux extrémités d’un même cycle[4]

Central dans ce cycle, la crainte tapie en chacun de nous de la faim. Pas le simple appétit qui nous vient à certaines heures, mais la faim tueuse, l’horrible douleur du ventre vide….

 

Les mots de la faim

 

Dans son exquis d’écrivains, Léonora Miano[5] a donné place aux mots de la faim: Le garçonnet calculait[6] un petit avocat un peu flétri. Il le voyait de loin, au coin d’une bâche posée à terre. La marchande l’avait placé là, près d’une pile de fruits plus présentables, et comptait bien s’en débarrasser. Elle devait réserver ce tas d’avocats à une cliente distraite ou impolie. D’une main leste, elle saisirait le vilain fruit, le glisserait parmi les autres. Il se disait que le lui chiper ne serait pas un vol. Pas un de ceux que la Bible réprouvait. Il imaginait déjà la chair du fruit sur une tranche de pain. Et s’il ne trouvait pas de pain, il saurait se contenter de l’avocat rabougri. Il y avait si longtemps qu’il n’avait pas mangé que les parois de son estomac s’étaient collées l’une à l’autre. À l’intérieur, ça ne gargouillait plus. C’était simplement sec… »

Devant notre assiette, passe aussi l’ombre de cet enfant camerounais espérant voler un avocat flétri.

Face aux livres d’images exhibant le spectacle obscène de la surabondance, ce « trop qui suffit rarement », la littérature embrasse tout l’horizon…

 

 



[1] La croque buissonnière, Pierre Pelot, collection exquis d’écrivains, Editions NIl

[2] Mes péchés bretons, Hubert Michel, collection Exquis d’écrivains Editions Nil

[3] Régals du Japon e d’ailleurs, Exuqis d’écrivains, éditions NIl

[4] Voyages en gourmandise, Chantal Pelletier, collection exquis d’écrivains, éditions Nil

[5] Soulfood équatoriale, Léonoa Miano, Exquis d’écrivains, éditions NIl

[6]  Au Cameroun, signifie : avoir des vues sur.

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