08.02.2012
LES APPÉTITS DU ROMAN NOIR
CHANTAL PELLETIER
SAVEURS DES MOTS DES SAVEURS
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Les appétits du roman noir
Simenon nous avait habitués à mêler enquête policière et fumet des cuisines avec son Maigret qui rentrait retrouver madame et ses bons petits plats. La séquence gourmande dans le petit bistrot ou dans l’appartement du couple était un passage obligé.
En suivant Maigret et les autres personnages de son œuvre surabondante, il est possible de dresser un véritable portrait gastronomique d’une époque, comme l’ont fait d’autres auteurs de polar, (difficile de ne pas sortir de l’hexagone pour citer Montalban et son Pepe Carvahlo).
Tout ce qui touche à la nourriture propose probablement, dans les enquêtes conduites, des indices très révélateurs des victimes, des suspects et de l’enquêteur. On ne triche pas avec ses appétits, qui se situent dans un monde aussi personnel que visible.
Eclairant très agréablement la piste gourmande de cette littérature de genre, le livre de cuisine de la Série noire[2] regroupe 150 extraits de livres, français et étrangers de la collection mythique.
Extraits tour à tour truculents, drôles, écrits dans des langages directs, parfois désuets ou cocasses, et assortis chacun d’une recette précise, concoctée par les auteurs, parfois par des grands chefs. Toutes les saveurs et toutes les humeurs y passent. La nostalgie et les savoir faire : L’expresso, c’est la dernière chose qui me rattache au pays. Phase délicate : déposer une larme d’eau dans le réservoir pour que les toutes premières gouttes de café qui vont sortir –les plus noires-, ne s’évaporent pas sur le métal brûlant. Dès qu'elles apparaissent, je les verse sur un sucre posé dans une tasse, et mélange très fort pour avoir une belle émulsion brune. Quand le reste du café est sorti, je remplis une tasse entière et y dépose l'émulsion qui reste en suspension et donne ce goût introuvable de ce côté-ci des Alpes[3].
Des idées de menu : Les langues de morue, c'était un plat délicat. On pouvait les faire au gratin, avec une sauce aux clovisses ou à la provençale, en papillote ou même cuites au vin blanc avec quelques lamelles de truffes et des champignons. Mais en beignets, selon elle, c'était ça le mieux[4].
Un coup d’œil vers le futur, (en 1982, les sashimi était loin d’être mode !): Sur une nappe aussi blanche que l'âme d'une première communiante devant la sainte hostie, Biche avait disposé du saumon d'Irlande, du béluga de chez Petrossian, des praires de la Méditerranée, des pinces de crabe du Kamtchatka et une grande daurade qui paraissait vivante dans la lumière halogène… Elle était crue, savamment reconstituée dans un plat d'argent, qu'entouraient le raifort, les salades et les baguettes[5]…
Enquêtes Gourmandes
Je me suis souvent interrogée sur la propension des auteurs de polar à se mettre à table et parfois aux fourneaux. Je n’ai pas réellement de réponse, mais le réalisme comportementaliste du genre n’y est pas pour rien. Les personnages mettent leur corps plutôt que leur âme dans toutes sortes d’états, abusent d’eux-mêmes et du reste, de nourriture, de sexe, d’alcool, de vitesse. Tout acte est une expérimentation limite. Dans cette furie adolescente où chaque protagoniste peut mourir à tout instant, le moindre repas peut être le dernier, et il faut s’y consacrer, se nourrir avant de mourir…
Parfois se jouer d’un vocabulaire brut. Manger comme un morfale quand on a bien les crocs revêt toutes sortes de costumes et apporte une jubilation qui arrache un instant le lecteur à la violence de l’action, s’entrechoque avec elle, se marie avec l’humour : becter, crouter, s’envoyer la boustifaille, se faire péter la sous ventrière à coup de bouftance, se remettre les crochets en fête, se repapilloter, s’en foutre jusque là…
Il arrive au contraire que le polar en revienne à une langue gourmande d’autrefois ou d’ailleurs. Than-Van Tranh-Nhut et Michèle Barrière par exemple se sont livrées toutes deux, dans des styles très différents, à des policiers gastronomiques et historiques. Pour Thanh-Van c’est le mandarin Tân qui enquête dans le Vietnam du 17 ème siècle et fait preuve en permanence d’une gourmandise communicative[6]. Michèle Barrière[7], elle, nous fait revivre les cuisines d’Europe, du Moyen âge à la renaissance, de la cour du roi soleil aux palais d’Italie, avec une connaissance de l’histoire de la gastronomie impressionnante.
Agnès Vienot, qui a publié plusieurs livres de Michèle Barrière, consacre une majeure partie de ses parutions aux multiples aspects de la gastronomie fiction, documents, essais, ouvrages thématiques… Les éditions Actes sud possèdent aussi plusieurs collections explorant la cuisine et les saveurs et publient des livres magnifiques, souvent passionnants. D’une façon très différente, les éditions de l’Epure ont un catalogue très complet et très original de carnets de recettes (à partir d’un produit, d’une couleur et de monographies qui ne manquent pas d’humour (Testicules, fêtes des paires…)
Puisque nous en sommes aux organes génitaux, difficile de ne pas évoquer les « rapports » étroits entre…
Chair et bonne chère…
[2] D’Arlette Lauterbach et Alain Raybaud, paru chez Gallimard en 1999
[3] Tonino Benaquista, la Commedia des ratés
[4] Jean Claude Izzo, Total Khéops
[5] L’extrait d’une de mes Série Noire, Eros et thalasso, figure en référence à la blanquette de veau
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