09.02.2012

CHAIR ET BONNE CHERE

CHANTAL PELLETIER 

SAVEURS DES MOTS DES SAVEURS

(6)

(pour lire le début du texte, cliquer ci-contre à gauche et télécharger le texte) 

Chair et bonne chère

 Un jour où, parlant de lecture à haute voix, je voulais montrer à quel point l’expression écrite de la gourmandise et de l’érotisme étaient proches, j’ai choisi l’extrait d’un poème de Claude Pujade-Renaud[1] dans lequel elle avait rassemblé des expressions de « savoir faire » trouvées dans des livres de cuisine pour souligner leur force et leur charme poétiques. J’ai commencé à lire à haute voix en faisant volontairement l’erreur : au lieu de dire « Abaisser la pâte », j’ai prononcé « A-baiser la pâte… » et tout le texte devenait un texte érotique: Clarifiez le beurre Lutez vos coquilles Mortifiez un cuisseau de veau Faites transpirer un blanc de poireau Cuisez à tout petit mijotement Réduisez jusqu'à consistance de glace Laissez pousser la pâte Travaillez jusqu’au ruban Veloutez votre allemande…

Le vocabulaire du gustatif, du culinaire, comme de l’œnologie,  coïncide étrangement  avec celui de la chair… C’est encore Claude Pujade-Renaud qui rappelle joliment l’ambigüité entre la dégustation du vin et la rencontre charnelle: les préliminaires, nez et robe; l'acte voluptueux, le passage en bouche, toujours trop rapide et qu'il faut apprendre à prolonger, comme au lit; l'après, où s'entremêlent plaisirs des yeux, du parfum, du gosier, et cette chaleur intérieure qui couve et monte doucement, cocktail d'excitation et d'apaisement

J’ai écrit à propos de ce rapport étroit entre la langue de la chair et de la bonne chère un article pour la revue Papilles qui s’intitulait :

 

CHAIR AMOUR

 

Entre l’aliment et l’amant, il n’y a qu’un … lit de différence. Plaisirs de bouche et de corps, de chair et de bonne chère étant appétits, bien malin qui dira si croquer le fruit défendu est péché de luxure ou de gourmandise, si aller aux fraises est prélude à dessert ou à flirt malicieux.

Le mince cours d’eau qui sépare ces voluptés en réalité les unit, car ils voguent côte à côte sur le fleuve de la sensualité. L’art d’aimer et l’art des mets déclenchent l’un et l’autre le tourbillon des cinq sens : voir et s’émerveiller, humer et saliver, tâter textures et consistances, prêter l’oreille aux sons de la rencontre, goûter et ne faire qu’un avec l’objet de son désir...

Enchainement identique pour aimer ou manger, nous l’apprenons très tôt. C’est notre premier acte de vie enfoui sous nos souvenirs les plus anciens: boire le lait, sein ou biberon. Téter, goûter, pendant que, dans le corps à corps des épidermes et des chaleurs, la douceur des caresses, le murmure des voix, les parfums des peaux, des linges et des cuisines, le chant confus des paroles et autres gouzis gouzis, l’œil apprend à distinguer les formes. Tous les sens sont conviés dès ce premier échange, et chaque fois que nous aimerons, chaque fois que nous mangerons, nous serons (et même, pour mieux savourer, nous apprendrons à redevenir) un peu de ce nourrisson pour qui être nourri a tout commencé.

D’ailleurs, les débuts de l’amour ont à voir avec l’incorporation alimentaire. On commence par se dévorer des yeux. Pour un peu, à force de se trouver appétissant, on se boufferait tout cru. Pour le moins, on se considère à croquer. Si l’on n’y prend garde, on est mordus, au point parfois d’être baba d’une personne, signe indiquant que le sentiment amoureux rend comestible. On ne passe pas forcément tout de suite à la casserole, mais on se goûte dans un premier baiser, qui évoque, selon certains, la nourriture mâchée par la mère et donnée par elle de bouche à bouche à l’enfant qu’elle vient de sevrer. Cette découverte du goût de l’autre par la bouche est le hors d’œuvre du festin charnel. «Sa lèvre est une goyave dure, un peu alcaline, salée, râpeuse, qui provoque une sorte de grattement, de picotement, incitant à prolonger le contact»[2]

Même les mots doux soulignent l’évidence, et la tendresse utilise volontiers pour s’exprimer noms de volatiles ou d’animaux qui figurent plutôt au générique d’un plat : mon lapin, mon canard, ma poule, mon chou… nous en passons, et pas forcément des meilleurs, évitant de citer des cochonneries dans lesquelles tout est bon, et autres gâteries plus salées que sucrées. Sans en dire davantage, signalons simplement que les mots crus font autant de bruit aux lèvres que les crudités qui nous croquent en bouche. On finirait par se demander si se mettre à table et se mettre au lit ne sont pas des activités strictement symétriques.

L’affaire est plus complexe. Souvent, la table précède le lit, parfois le suggère, et il arrive qu’elle le remplace…

Sans aller jusqu’aux ébats, il y a dans le partage de la nourriture un plaisir bien trop intense pour être tout à fait innocent. « Manger, c'est comme danser ou faire l'amour, choses qu'il est préférable de ne pas faire seul. Marti disait que ceux qui mangent seuls volent le plaisir aux invités absents. [3] »

Certains cultivent le lien entre amour et chair au point d’en devenir sitophile[4], et l’histoire bruit de récits truculents d’orgies, des plus raffinées aux plus décadentes…

Sans forcément cultiver l’excès, si nos plaisirs charnels et gourmands viennent à se fâcher, un petit coup d’alcool aide à la réconciliation. De tout temps, l’ivresse fut saluée comme ferment des échanges. Le Traité de bon usage du vin[5] de Rabelais la chante à merveille: « Qui boit du vin aura la conscience tranquille et l’esprit paisible jusqu’au crépuscule, et ainsi jour après jour et derechef. Et le vin vous donnera pisse saine et rose, velouté comme bois de cerf. Alors que les buveurs d’eau l’auront brouillée et soufrée. Et le vin vous donnera une verge puissante et belle, que vous brandirez à volonté et observerez avec contentement, alors que les buveurs d’eau l’auront pleine de bulles et de hoquets. Et le vin vous mettra la gaîté aux lèvres mais qui boit de l’eau en périra sans joie ».

D’autres temps d’autres joies. L’eau apportait à l’époque de Rabelais choléra et toutes sortes de vilaines maladies très loin de nos soucis cardiovasculaires. Aujourd’hui, nous trinquons à ce souvenir : Santé !

Quant à l’analogie entre la jouissance sexuelle et le plaisir gustatif de l’alcool, elle a été maintes fois soulignée, surtout concernant le vin: «L’avancée amoureuse doit être tendre, douce, progressive, comme l’approche d’un bon vin, si l’on en croit les conseils d’un Montaigne : “on ne boit pas, on donne un baiser et le vin vous rend une caresse”. L’initiation habile tranquillise la candidate (terme qui vient de candide) dont on effleure la couronne virginale, dont on ouvre l’écaille. Et lorsque le séducteur tente de rompre la glace, il cueille la fleur de la femme, en un mot il la déniaise. Le parallèle est total entre la femme et le vin lorsque la langue populaire accepte cette métaphore de l’homme qui met “le tonneau en perce”[6]… » …

Entre sexe et alcool, le mariage ne se vit pourtant pas sans quelques conflits, car si la dose gourmande excite l’appétit sensuel (on pourrait dire aussi sexuel et intellectuel), les doses massives peuvent l’éteindre. Séduire ou s’assoupir, il faut parfois choisir.

En dehors de l’alcool, la cuisine est le lieu de chauds ébats, on le sait, même si elle n’est pas toujours commandée par un maitre queux : la chanson (surannée, avec le refrain passéiste de Nougaro «les mains d’une femme dans la farine »), le cinéma (truculent, avec La Grande bouffe de Marco Ferreri) la littérature bien sûr, classique et contemporaine : « Le jour où elle lui avait appris à faire des macarons il était tombé amoureux pour la première fois. Les jolies mains potelées aux doigts blancs de Sonia s'étaient retrouvées constamment dans ses grandes paluches à lui pendant qu'il apprenait à faire des boulettes homogènes de poudre d'amande, de blanc d'œuf et de sucre…. une autre fois, pendant qu'il touillait une sauce dans une grande poêle, elle avait trempé un bout de pain et le lui avait tendu, le mordillant ensuite à son tour, comme Pour jouer. A nouveau ils s'étaient retrouvés bouche à bouche mais cette fois-là Gaspard avait attrapé Sonia bien solidement, léchant aveuglément sur ses lèvres le basilic et le sel[7]»

Bien compréhensible sont ces préludes culinaires érotisés, puisque l’acte de nourrir est lui-même une étreinte. Comme dans l’amour, il s’agit de combler l’autre. Le cuisinier exerce sur la personne qu’il nourrit un pouvoir absolu, règne sur son palais, sa digestion, et par là même son corps entier. Inversement, l’invité est le nourrisson nourri qui, dans le meilleur des cas avec un certain ravissement, se laisse faire et pénétrer. Une pénétration durable qui diffuse ses bienfaits dans tout le corps, dure jusqu’à l’excrétion et constitue l’individu, son corps, son esprit, son énergie, sa santé.

Des mises en bouche aux corps à corps, la gourmandise est quoi qu’il en soit voyage au pays des autres…

 

 



[1] Sous les mets les mots, collection Exquis d’écrivains

[2] Jacques Stephen Alexis, L’espace d’un cillement, collection l’Imaginaire, éditions Gallimard, 1983

[3] Saveurs de Cuba de René Vazquez Diaz, Editions Calmann-Lévy, 2004.

[4] Adepte de la sitophilie, du grec ‘’sitos’’ : blé et ‘’philia’’ : amour de..., utilisation de la nourriture à des fins sexuelles.

[5] Traité de bon usage du vin, de François Rabelais, éditions Allia, 2009

[6] Philippe Brenot, Le vin et l’amour, éditions Féret, 2009

[7] Simonetta Greggio, Etoiles, éditions Flammarion, 2006

Les commentaires sont fermés.